Un sport trop bien méconnu – Le chinlon

Il paraît qu’il n’y a que deux certitudes absolues dans la vie : les gens meurent et les entraîneurs se font limoger. Je ravalerai donc aujourd’hui ma modestie légendaire et afficherai l’ambition d’en ajouter une troisième : avant ce jour, vous n’aviez encore jamais entendu parler du chinlon, un sport inventé en Birmanie. Voilà un sport tellement bien méconnu que cela ne fait que quelques petits jours que j’en connais l’existence. En toute rigueur scientifique, je puis même vous avouer que je ne suis même pas sûr de la prononciation. Voilà qui va me faire regretter d’avoir choisi gaélique plutôt que birman en LV2 au lycée…

Le chinlon, ça ressemble à une scène que nous avons tous vu dans les cours d’école ou dans la rue. Une ballon de football est dans les pieds d’un petit groupe de personnes. Mais Ô intense frustration pour ceux qui aiment maltraiter les balles en cuir avec leur orteils, il n’y a pas assez de monde ou pas de terrain assez grand pour une partie de football. Alors, pour tuer le temps – pourtant si précieux, ce groupe forme un cercle. La petite sphère de cuir se met à circuler de manière chaotique entre différents joueurs.

Au début, les passes se font sur un rythme de sénateur : à ras de terre, avec peu de force et on prend le temps de contrôler le ballon. Puis très vite, le groupe prend confiance et commence à s’amuser un peu. Des passes un peu plus appuyées, un jeu à une touche de balle, voilà que le rythme s’accélère. Et puis vient le challenge ultime : on garde les contraintes précédentes mais la balle ne doit plus toucher terre. Les passes commencent à s’enchaîner. Les gestes se font de plus en plus acrobatiques : reprises de volée, amortis, talonnades, têtes plongeantes. Voilà que notre petit groupe de joueurs se téléporte via la noosphère sur une plage du Brésil. Ils s’appellent désormais Romario, Bebeto, Garrincha, Pelé, Ronaldinho ou Neymar et régalent la foule auriverde venue les aduler. La température monte, le public tape des mains sur le rythme tenu par les joueurs et va de plus en plus vite. Les vivas se font entendre ! Mais ce rêve éclate comme un bulle de savon au moment où la balle retombe sur le sol.

Pour une partie de chinlon, rassemblez six joueurs pieds nus disposés en cercle et donnez leur ne petite balle en rotin de 12cm de diamètre. Ils vont devoir collectivement enchaîner les touches de balles avec leurs pieds et leurs jambes, sans jamais faire tomber la balle par terre. La compétition s’efface et laisse la part belle à la coopération. Ici, on crée collectivement de la beauté, Môssieur ! Une équipe de chinlon expérimentée va forcément vous impressionner par son adresse. Et loin d’être répétitive, le spectacle de ces chorégraphies à mi-chemin entre la danse et la jonglerie se regarde avec des yeux d’enfants et pourrait aisément être un numéro de cabaret ou de cirque.

En 2013, un tournant marque l’histoire de cet art traditionnel birman qui va devenir un sport. La Birmanie accueille pour la première fois les Jeux d’Asie du Sud-Est, une compétition multi-sports régionale rassemblant Birmanie, Laos, Vietnam, Thaïlande, Philippines, Brunei, Cambodge, Indonésie, Malaisie, Singapour et Timor Oriential. Les dirigeants birmans profitèrent de l’occasion pour intégrer le chinlon au programme. Dans la version sportive de ce art, on joue dans un temps limité et on attribue des points pour des enchaînements réalisés, plus ou moins codifiés selon la variante pratiquée. Pour plus de renseignements sur les variantes, je vous invite à regarder la page consacrée à cette discipline sur le wikipedia birmanophone. C’est totalement illisible si comme moi vous ne pratiquez pas la langue d’Aung San Suu Kyi, mais c’est probablement très complet.

Le chinlon n’étant pratiqué qu’en Birmanie, cela n’a pas été une mince affaire pour les autres pays de monter en catastrophe leurs équipes nationales. Heureusement, dans cette région du monde, on pratique assidûment le sepak takraw, un autre sport à mi-chemin entre le volley et le chinlon, mais nous en reparlerons probablement dans une autre chronique.

Nul ne connaît l’avenir du premier sport collectif sans contact avec une équipe adverse, mais une chose est sûre : le chinlon, on n’a pas fini de commencer à en entendre parler.

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